Avis sur Le Livre de la sage-femme sans nom de Meg Elison
Un excellent post-apo féministe
Le roman
Genre : science-fiction post-apo
Éditions J’ai lu
Disponible en versions papier grand format (éditions Goater) ou poche
Résumé
À la suite d’une fièvre qui a décimé la population mondiale et rendu l’accouchement mortel, une ancienne sage-femme se fraye un chemin à travers un monde nouveau, dangereux, où le pouvoir est aux mains des plus puissants. Pour préserver sa liberté et sa sécurité, elle revêt des vêtements d’homme, porte de faux noms et tente le plus souvent de rester seule. Mais tandis qu’elle assiste à l’effondrement de l’humanité, elle se découvre un rôle plus important…
Mon avis
Une pandémie mortelle comme cadre au récit, quand on le lit post-2020, cela évoque forcément certains souvenirs. Mais le roman a été publié en anglais en 2014, donc l’autrice n’avait pas l’expérience du Covid pour nourrir son imaginaire lorsqu’elle l’a écrit. Pourtant, une des premières choses qui m’ont frappée, c’est la lucidité avec laquelle elle dépeint les débuts de l’expansion de ce virus : les gens qui se ruent sur le PQ, le déni d’abord, puis la peur, les hôpitaux submergés, les personnels soignants impuissants face à une maladie inconnue, et qui y succombent eux-mêmes à tour de rôle… Le paysage est parfaitement crédible.
La ressemblance s’arrête là. Le virus semble aussi contagieux que SARS-CoV-2, mais bien plus énervé. Il décime plus de 99% de la population mondiale, avec un taux de létalité encore largement supérieur chez les femmes. Et des effets secondaires ultra sympathiques : les enfants à naître ne sont plus viables et les accouchements sont très souvent mortels pour les mères aussi.
L’héroïne, sage-femme dont on n’apprendra jamais le nom, est l’une des rares femmes qui ont survécu à cette maladie. On est donc dans un roman post-apocalyptique, qui n’a rien à envier aux classiques du genre, avec son cadre désolé et hostile, ses infrastructures (eau, électricité, transports, communications…) devenues inutiles, ses survivants qui errent, souvent armés et dangereux, sa lutte quotidienne pour survivre malgré la faim, la soif, les mauvaises rencontres.
L’originalité du roman, toutefois, c’est qu’on n’y retrouve pas les objectifs typiques du genre. Ici, pas de personne(s) aimée(s) à retrouver pour la(es) sauver, pas de remède miracle à récupérer ou inventer pour délivrer l’humanité du fléau, pas de zombies à exterminer pour éradiquer le danger… Non. Rien de tout cela. La sage-femme se contente de chercher à survivre, souvent sans vraiment savoir elle-même pourquoi. Survivre pour survivre, puisque même l’espoir d’un avenir meilleur est absent : sans possibilité de donner naissance à de nouveaux enfants, l’humanité est condamnée. Même le métier qu’elle a appris, sage-femme et infirmière puéricultrice, sonne comme un immense doigt d’honneur face à ce qu’est devenu le monde, « vu que l’industrie des bébés a fait faillite », comme elle le dit elle-même.
La question ne manque pas d’intérêt. Pourquoi chercher à survivre quand l’existence semble n’avoir aucun but ? Tous les personnages que l’on croise dans le roman n’y répondent pas de la même manière. Ceux qui ne trouvent pas leur propre réponse se donnent la mort, d’ailleurs. Celles des autres sont variées, et sans doute assez représentatives de celles que l’on pourrait effectivement rencontrer.
Une autre question intéressante est celle de l’identité. Comment rester soi-même lorsqu’on doit en permanence cacher qui l’on est, lutter contre sa manière d’être au monde, réapprendre à s’exprimer, à occuper l’espace ? Comment rester soi-même quand on n’a pour seule compagne que sa propre solitude, quand l’autre demeure des mois durant davantage un concept abstrait qu’une réalité tangible ? Elle dit qu’elle le tait pour disparaître, pour n’être personne, pour se protéger, mais au fond, c’est peut-être pour ne pas oublier qui elle est que la sage-femme conserve son nom si jalousement. Parce que, tant qu’il n’appartient qu’à elle, elle existe encore.
Mais ce qui distingue le récit, surtout, c’est son côté féministe. Puisque le nombre de survivantes est largement inférieur au nombre de survivants, être de genre féminin (et pas seulement femme, car les enfants ne sont pas épargnées) expose à tout une panoplie de dangers, que le roman affiche dans une galerie qui semble assez exhaustive. L’horreur est palpable tout au long des pages, et traitée avec une pudeur d’évocation qui la rend, je trouve, encore plus effroyable que si elle était décrite avec force détails graphiques. Le roman est d’une grande dureté, à la limite du soutenable. Il marque profondément.
Quelques extraits
Toujours une sage-femme. C’est le monde qui est né. Un nouveau bébé-monde, d’une laideur jamais vue.
Le lendemain du jour où il avait découpé le cerveau du bébé pour l’étudier au microscope, Jack s’administra calmement une dose fatale de morphine.
Sa dernière pensée fut que mourir ainsi, dans ce monde, était l’acte le plus privilégié, le plus égoïste qu’il ait jamais commis.
Cela faisait plus d’un mois qu’elle n’avait pas émis le moindre son, à part des gémissements dans son sommeil. Elle n’était pas même sûre de pouvoir encore parler si elle s’y essayait. Sa voix était devenue quelque chose de superflu, qui s’était… éclipsé. Cordes vocales atrophiées.
« Et donc, t’es une toubib ?
— Une sage-femme. »
Ses mots restèrent un instant suspendus dans les airs.
« Peut-être bien la dernière sur terre.
— Bon. » Ava engloutit sa bouchée. « C’est pas impossible, mais au moins tu possèdes une formation médicale. Une super compétence, en ces temps… troublés. » Elle entreprit de lécher le bol.
« Ouais, et j’ai une formation d’infirmière – qui ne se limite pas aux bébés. Une bonne chose, vu que l’industrie des bébés a fait faillite. »
Au bilan
Une excellente lecture, donc, et sans conteste l’une de mes meilleures de l’année, pour ce roman qui conjugue avec brio une ambiance post-apo oppressante, des péripéties bien rythmées, et une réflexion féministe sous-jacente.
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