Les corrections orthotypographiques en édition
Aujourd’hui, je scrognogne ! (Et j’invente des verbes ridicules si je veux.)
Ma malédiction
Confession : je souffre d’une malédiction.
Les fautes d’orthographe me sautent aux yeux. Sauf les miennes, pas de bol, hein. Ça, certes, c’est une malédiction aussi, mais elle est assez commune : c’est juste que quand on connaît trop bien un texte (parce qu’on l’a écrit, par exemple), l’attention se relâche à la lecture, et donc les fautes passent davantage inaperçues.
Bref. Les fautes me sautent aux yeux, disais-je.
Je vous jure que je ne les cherche pas. Je les vois, c’est tout.
Pire.
Je les entends.
Parce que je suis incapable de lire sans subvocaliser, donc j’entends dans ma tête tout ce que je lis. Et je l’entends avec l’accent de ma région d’origine, le Haut-Doubs. Or, j’ai découvert en quittant ce joli coin des monts du Jura situé à la frontière suisse que cet accent a une particularité finalement assez peu répandue ailleurs en France : il permet de différencier au niveau de la prononciation des choses que beaucoup de locuteurs francophones prononcent et entendent exactement de la même manière.
Quelques exemples. Dans ma tête, je n’entends pas de la même manière :
- “tais” / “taie” dans “tais-toi” / “la taie d’oreiller”,
- “fuit” / “fuie” dans “le robinet fuit” / “il faut qu’elle fuie son mari violent”,
- “laissée” / “laissé” dans “il m’a laissée seule” / “il a laissé tomber ses études”,
- “j’ai” / “j’aie” dans “j’ai froid” / “il faut que j’aie confiance”,
- “serai” / “serais” dans “quand je serai grand” / “je serais ravie que nous puissions nous revoir”,
- “venais” / “retrouvai” dans “je venais juste d’appeler un serrurier lorsque je retrouvai enfin mes clés”.
J’arrête là avec les exemples, je pense que vous avez compris le principe : en somme, j’entends les mots comme ils s’écrivent, là où la plupart des gens doivent faire un effort conscient pour réfléchir à la manière correcte de les écrire. Ça donne d’ailleurs parfois des quiproquos dans les conversations, quand je ne comprends pas ce qu’on me dit parce qu’on le prononce d’une manière que je visualise écrite différemment, avec un sens différent (et souvent complètement incongru dans le contexte) : je bugge un moment avant de parvenir à établir le lien avec ce que mon interlocuteur a réellement voulu dire.
Et puis c’est très pratique pour rédiger avec peu de fautes… mais c’est aussi très pénalisant quand on lit des livres qui en sont truffés, de fautes. Parce que ça attire tellement mon œil et mon oreille que ça me sort complètement du récit. Pour l’immersion, c’est vraiment catastrophique. Ça m’a déjà gâché des lectures que j’aurais adorées si le texte avait bénéficié d’une correction digne de ce nom. 😕
Quel rapport avec l’édition ?
Quel rapport avec l’édition, me demanderez-vous.
Eh bien je déteste tellement les fautes dans les livres en général (et j’espère que vous avez compris que ce n’est pas de la pédanterie de ma part, je suis d’ailleurs convaincue par les arguments des linguistes atterré·e·s et navrée par la discrimination, notamment dans le milieu professionnel, qui s’opère souvent en fonction de la maîtrise ou non de l’orthographe) que j’ai une hantise : celle qu’il y ait des fautes dans mes livres. Parce que je n’ai pas envie que l’expérience de lecture de certaines personnes sur mes textes soit dégradée à cause de ce genre de problèmes.
Le processus éditorial
Avant d’aller plus loin, il faut que je vous parle un peu du processus éditorial.
Comment se passent les choses lorsque l’on a signé un contrat d’édition ?
Il y a plusieurs étapes qui permettent de passer du manuscrit au texte qui sera effectivement publié :
- d’abord, des corrections éditoriales. Là, on travaille en premier lieu le fond du texte (structure, rythme et cohérence de l’intrigue, caractérisation des personnages, etc), puis sa forme (répétitions, précision du vocabulaire employé, tournures de phrases maladroites, etc). Tout cela en plusieurs allers-retours entre l’éditeurice et l’auteurice (qui reste toujours l’unique décisionnaire des modifications apportées ou non, en vertu de son droit moral – inaliénable – sur son texte) ;
- puis, les corrections orthotypographiques, la phase qui nous intéresse ici. Le texte est confié à un·e correcteurice, qui va proposer des corrections pour toutes les erreurs de grammaire, orthographe, et typographie, les maladresses liées à la langue qui auraient échappé à l’éditeurice, etc. L’auteurice valide ensuite (ou non) ces propositions de corrections ;
- enfin, vient le maquettage. Le texte est mis en forme, préparé pour l’impression, et un BAT (bon à tirer) est soumis à l’auteurice pour relecture (c’est là qu’on hurle si on voit une faute dans le titre, par exemple, parce qu’après, c’est trop tard – c’est un grand classique, la faute dans le titre, parce qu’on est trop concentrés sur le reste et on oublie donc souvent de le vérifier) ;
- une fois le BAT validé, l’ouvrage part à l’impression, et la suite ne nous intéresse pas ici.
La partie orthographe et typographie est donc en théorie traitée par une personne dont c’est le métier, pendant une phase du processus éditorial qui lui est dédiée.
Mes premières expériences
Ça a l’air carré, présenté comme ça, vous ne trouvez pas ?
Oui. Sauf que… dans les faits, certaines maisons d’édition (surtout les petites, mais pas que), ne passent pas par toutes ces étapes (d’où le “en théorie” précédent).
Et ça, j’en ai pris conscience en commençant à publier des nouvelles, et en échangeant avec des collègues auteurices sur leurs propres expériences de publications.
Il existe donc des maisons d’édition dans lesquelles il n’y a pas de corrections éditoriales. D’autres dans lesquelles il n’y a pas de vraie correction orthotypographique (elle est prise en charge par quelqu’un qui n’a pas été formé à ce travail, ou déléguée à des outils type Antidote qui rajoutent au moins autant de fautes qu’ils en corrigent, si ce n’est davantage).
Et puis il y a les maisons d’édition qui font les choses avec sérieux, mais qui confient la correction orthotypographique à des personnes soumises à une telle cadence qu’elles ne peuvent pas fournir un travail de qualité. Parce que de plus en plus souvent, les correcteurices ne sont pas salarié·e·s des maisons d’édition, mais prestataires. Or, une correction orthotypographique de qualité coûte cher, parce qu’elle nécessite du temps. Donc si la maison d’édition veut limiter les coûts, la correction sera de qualité moindre, même avec un·e correcteurice ayant suivi une formation digne de ce nom.
Quelques exemples
Pour quelques exemples concrets de ce à quoi j’ai pu être confrontée jusqu’ici lors de mes diverses expériences éditoriales, je vous renvoie à ma newsletter de mars 2025.
Pourquoi je scrognogne ?
Alors, pourquoi je scrognogne, à votre avis ?
Eh bien d’abord parce que, sachant tout ça, et compte tenu de mes expériences et de la hantise dont je vous ai parlé plus haut, je me rends compte que j’ai du mal à faire confiance. Puisque j’ai malheureusement constaté qu’il est possible qu’un texte revienne de la phase de correction orthotypographique avec davantage de fautes que ce qu’il contenait au départ, je me sens donc obligée de vérifier toutes les modifications apportées. Et quand elles portent sur des règles que je ne connais pas, j’effectue des recherches. C’est très chronophage. Et je ne suis pas payée pour le faire (il faudra vraiment que je parle de la rémunération des auteurices, un jour ! 😅) Et le temps que je prends à le faire, je ne le passe pas à écrire.
Mais aussi parce que s’il reste des fautes, et que le lectorat les pointe, à votre avis, à qui va-t-il les attribuer ? Dans la majorité des cas, à l’auteurice. Alors que la correction orthotypographique d’un texte publié ne relève pas de la responsabilité de l’auteurice (sauf en autoédition, bien sûr), mais de celle de la maison d’édition (qui la confie à des correcteurices, charge à elle de s’assurer de leur qualification).
Bref.
Si vous devez retenir une chose de ce billet ronchon, que ce soit celle-ci : si vous voyez des fautes dans un livre publié, ne blâmez pas l’auteurice. En revanche, n’hésitez pas à envoyer un petit message à la maison d’édition. On ne sait jamais, si leur lectorat commence à se plaindre massivement, cela en motivera peut-être certaines à investir dans des prestations de correction de meilleure qualité. On peut toujours rêver ! 😊
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