Chronique du roman de Michael Roch : Tè mawon

Un roman dont je retiens surtout les qualités d’écriture.

Le roman

Genre : science-fiction

Éditions La Volte
Disponible en versions brochée et numérique

Résumé

Un roman insurrectionnel, première pierre d’un afrofuturisme caribéen francophone

Lanvil, mégapole caribéenne, vitrine rutilante des diversités culturelles, havre pour tous les migrants du monde, est au centre de tous les regards.

À la pointe de la technologie, constellée d’écrans, la ville s’élève de plus en plus haut mais elle oublie les trames qui se tissent en son sein. Pat et sa bande de débouya vivent de magouilles et de braquages. Joe et Patson courent de galère en galère, poursuivis par les flics. Ézie et sa sœur Lonia, traductrices, infiltrent les hautes sphères des corpolitiques. Toutes et tous rêvent en secret de retrouver la terre de leurs ancêtres, le Tout-monde, enseveli quelque part sous le béton. Pour y parvenir, un seul chemin : faire tomber les murs entre l’anba et l’anwo, et renverser l’ordre établi.

Roman choral irrigué par une langue hybridée et vibrionnante, Tè mawon ouvre la voie à une science-fiction caribéenne francophone, inventive et décoloniale.

couverture du roman Tè mawon

Mon avis

Lanvil est une mégalopole construite sur une large zone caribéenne, qui s’étend de Cuba au Venezuela, et qui a été intégralement arasée pour permettre d’y ériger cette gigantesque cité où plus rien n’est naturel, ni la lumière du jour, ni ce qu’on y mange.

On retrouve là plusieurs des schémas classiques de la SF et du cyberpunk : la ville divisée entre les hauteurs (l’anwo), où vivent ceux qui ont réussi, et les bas-fonds (l’anba), où tentent de survivre ceux qui ne sont rien (comme diraient certains 😬) ; les drones et nanobots de surveillance et contrôle de la population ; le transhumanisme, que ce soit à travers le personnage connecté en permanence au réseau (rézo) via des électrodes, ou via les accessoires ou implants de vision (vwè+) dont les IA (iya) permettent à celles et ceux qui en sont équipés de déchiffrer et quantifier les émotions et intentions de leur entourage.

On y retrouve aussi des thématiques récurrentes du genre. Les inégalités, la répression, la révolte qui gronde, les marginaux en quête d’une autre voie, les revers de la technologie qui nous coupe du réel et de ce qui compte vraiment…

Et puis il y a tout un tas de références à côté desquelles je suis passée, faute de posséder la culture suffisante : la diversalité ou le Tout-monde d’Edouard Glissant, pour commencer. Des tas d’autres, qui parleront certainement aux personnes qui se sont déjà intéressées au mouvement afrofuturiste. Et toutes celles dont je n’ai même pas eu conscience au fil de ma lecture. (Ouf, j’ai quand même réussi à capter le clin d’œil à Aimé Césaire en découvrant le nom de famille des sœurs Sézè).

Mais ce qui est au cœur du roman, à mon avis, c’est le langage : Lanvil est multiculturelle. Elle est le refuge d’un monde post catastrophes climatique, politique et sanitaire, aux portes duquel se pressent des exilés venus de tous les continents. La thématique de la langue revient de manière récurrente au fil des pages, elle se glisse dans les conversations entre les personnages, et surtout, elle nous pète aux yeux dès qu’on plonge dans le livre. Les chapitres sont en effet écrits très différemment selon le point de vue adopté. Chaque personnage a une voix et une manière de s’exprimer qui lui sont propres. Ézie et Lonia parlent un français soutenu, Joe un argot marseillais mâtiné de verlan, Pat un créole enrichi de quelques expressions de son cru personnel (il m’a fallu un peu de temps pour m’y habituer, et même à la fin, il y a quelques mots parfois que je n’arrivais toujours pas à comprendre).

Pour ma part, je suis sortie du roman un peu déçue d’avoir vu l’intrigue s’effacer au profit de l’exercice de style. Et si les personnages sont bien construits, si leurs blessures, leurs espoirs, leurs déceptions, sont bien présents au fil des pages, j’aurais souvent aimé qu’ils parviennent à me toucher davantage.

Au final, je pense qu’il s’agit d’un roman empli de qualités, qui propose de nombreuses pistes de réflexions sur de nombreux sujets, mais sûrement trop intellectuel pour moi, qui suis plutôt en quête d’émotion et de divertissement lorsque je lis de la fiction.

En revanche, je tiens à souligner qu’il y a de nombreux passages où j’ai été saisie par la beauté de l’écriture. Je vous en copie quelques-uns ci-dessous, pour le plaisir des yeux.

Quelques extraits

Accouche, Pat. Ils sont venus pour toi, les tétrals des sektè Lanvil, les pères restants des familles ancestrales. Ils sont là à t’attendre, toi et ta pogne, toi et ton bouden, dans le nuage bleu de la fosse, et tu sais quoi leur dire, bondjé, pour réveiller leur rage enfouie dans l’ébène de leur squelette, pour qu’ils se lèvent avec toi et te suivent jusqu’au bout du Tout-monde. Accouche. Ils ont le nez large konsidiré les cales esclavagistes, les cheveux tressés konsidiré la pluie d’Afrique, ils savent d’où ils viennent, bolonm ta-la, de quel bois dur ils sont faits. Du bois flotté dans les années de misère, teknolojiké par les étoiles écrasantes de Lanvil, du bois ridé par la course effrénée de Lanvil, Lanvil konsidiré la mer qui monte plizanpli, Lanvil qui avale, qui laisse dans sa rob que des cadavres dans les sargasses, Lanvil qui laisse rien d’autre qu’une poussière de rouille à ceux qui survivent isi-ba, Lanvil qui n’attend pas, ki ka pa atann si ou rété bay douvan. Accouche.

Un brouillard collait aux plafonds des rues comme les reflets d’un aquarium. Il coulait sur mes joues, sous mes bras. Même lui, il avait perdu le ciel.

Je voyais des regards venant de tous les horizons, et du même monde aussi : la débrouille, la galère. Tous les visages bien escagassés par la vie. Ridés d’espoir. On s’appelait tous solda. On était des frères et des sista. On se regardait. On se souriait. On était persuadés que ça finirait ce soir.

Tu portes ça en toi, la tè mawon, la vie au bord du monde, l’écart de l’ancêtre. Tu as le droit aussi de marcher comme eux, droit et fier. De vouloir plus que le rien qu’on t’a donné. D’oublier le mové sort dans lequel tu t’es fourré. Et d’oublier Satya et toutes tes ruminations. T’as le droit d’échapper au vide du fondok de Godisa, aux odeurs de la mort. T’as le droit de penser aux dachin ek yanm sasa, aux mangos, aux fleurs du paradis, aux zandoli. T’as le droit de rêver à la pluie fine, au soleil liquide, au vent pur et sa fraîcheur. T’as le droit de le vouloir. T’as dans la tête des images qui n’existent plus. C’est peut-être ça yo ka kriyé poézi. Remonte dans la foule, isi-wo, tout s’évapore.

Les brotha, les sista, chaque gueule de ce putain de rafiot avait son parcours. Chaque gueule, c’est un pays différent, c’est une couleur qu’est dealée par le temps qui passe et puis par la cavale, quand tu zones de trop, mais c’était le même combat qui nous chauffait. Nos tronches qu’étaient ravagées par la pluie et l’écume, elles se vissaient sur quelque chose, à l’intérieur de nous : un vague souvenir de là d’où on vient et de comment on a fait pour en arriver là. Lanvil bastonnait les corps. Lanvil enterrait les esprits. C’était gravé sur chaque tronche. Ici-bas, c’était naviguer dans leur système ou crever. On subissait Lanvil.

Mon désir le plus profond demeure de revoir ma fille, d’entendre son rire nouveau-né, de la regarder grandir une boucle de cheveux après l’autre. Mon désir, c’est de compter les étoiles vivant dans la prunelle de ses yeux.

Ta place est à mes côtés, Dada. Notre place, à toutes les deux, se situe au pinacle de la paix. Notre place, souveraine, ne devrait que ravir l’étonnement du monde, car notre œuvre n’est que la traduction de toutes les facettes de l’amour. Toutes ne sont pas plaisantes ou saines, certaines oui, mais beaucoup sont de peine, d’écorce tranchante, de larmes trempées. Aucune ne saurait être dictée par un autre que soi. Aucune ne devrait être tissée, entremêlée à d’autres, par une main anonyme sur le métier du monde.

Au bilan

Un roman avec d’indéniables qualités d’écriture… mais je n’étais malheureusement pas le public cible.



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